Structurer un écosystème entrepreneurial : leçons d'Afrique
Comment créer les conditions d'émergence d'un écosystème entrepreneurial dynamique ? Analyse des facteurs structurants observés en Tunisie et au Sénégal.
Après avoir dirigé le Hammamet Valley Hub et accompagné de nombreux projets entrepreneuriaux en Tunisie et au Sénégal, j'ai pu observer de près ce qui fait qu'un écosystème entrepreneurial fonctionne... ou pas. Voici les leçons tirées de cette expérience terrain.
Qu'est-ce qu'un écosystème entrepreneurial ?
Un écosystème entrepreneurial, ce n'est pas juste un espace de coworking avec du café gratuit et des post-its colorés. C'est un ensemble complexe d'acteurs, de ressources et de dynamiques qui créent les conditions favorables à l'émergence et à la croissance des entreprises.
Un écosystème mature comprend : des entrepreneurs, des investisseurs, des mentors, des institutions de soutien, des universités, des entreprises établies, des services spécialisés (juridiques, comptables, marketing), et surtout, une culture qui valorise l'entrepreneuriat.
Les cinq piliers d'un écosystème performant
1. Le capital humain : former et attirer les talents
Un écosystème ne peut fonctionner sans talents. Cela signifie investir dans la formation entrepreneuriale, développer les compétences techniques et managériales, et créer des opportunités pour que les jeunes diplômés restent dans le pays plutôt que de partir à l'étranger.
En Tunisie, nous avons un vivier de talents exceptionnels, notamment dans le digital et l'ingénierie. Le défi est de leur donner les outils et l'environnement pour transformer leurs compétences en entreprises viables.
2. L'accès au financement : au-delà du capital-risque
Trop souvent, on réduit la question du financement au capital-risque. Or, les besoins de financement varient selon le stade de développement de l'entreprise : amorçage, développement, croissance, internationalisation.
Un écosystème mature doit offrir une diversité de sources de financement : business angels, fonds d'amorçage, capital-risque, prêts bancaires adaptés, subventions publiques, et même crowdfunding. Chaque instrument a son rôle à jouer.
3. Les infrastructures et services de soutien
Les entrepreneurs ont besoin d'infrastructures : espaces de travail, connexion internet fiable, services juridiques et comptables accessibles, accompagnement technique et stratégique.
Le Hammamet Valley Hub, par exemple, offrait non seulement des espaces de travail, mais aussi un accompagnement personnalisé, des connexions avec des experts, et un réseau de partenaires institutionnels et privés.
4. Le réseau et les connexions
Un écosystème fonctionne grâce aux connexions entre ses acteurs. Les entrepreneurs doivent pouvoir rencontrer facilement des investisseurs, des mentors, des clients potentiels, des partenaires technologiques.
C'est là que le rôle du "linker" prend tout son sens : faciliter ces connexions, créer des opportunités de rencontre, organiser des événements qui favorisent les échanges et les collaborations.
5. La culture entrepreneuriale
Le facteur le plus difficile à construire, mais le plus important : une culture qui valorise l'entrepreneuriat, accepte l'échec comme une étape d'apprentissage, et célèbre les réussites.
Cela passe par la communication, les success stories, les événements, mais aussi par l'éducation dès le plus jeune âge. Il faut changer les mentalités pour que l'entrepreneuriat soit perçu comme une voie de carrière légitime et valorisante.
Les spécificités africaines
Structurer un écosystème entrepreneurial en Afrique présente des défis spécifiques, mais aussi des opportunités uniques.
Les défis : accès limité au financement, infrastructures parfois défaillantes, cadre réglementaire complexe, fuite des cerveaux, marché local parfois restreint.
Les opportunités : marché en forte croissance, besoins immenses à satisfaire, population jeune et dynamique, adoption rapide des technologies, potentiel d'innovation frugale, marchés régionaux en intégration.
Le rôle des institutions internationales
Les institutions comme l'AFD, Expertise France, la GIZ ou la Banque Mondiale jouent un rôle crucial dans la structuration des écosystèmes entrepreneuriaux africains. Elles apportent non seulement du financement, mais aussi de l'expertise, des méthodologies éprouvées, et des connexions internationales.
Cependant, leur action doit être coordonnée avec les acteurs locaux pour éviter la duplication des efforts et s'assurer que les programmes répondent aux besoins réels du terrain.
Leçons pratiques de Tunisie et du Sénégal
En Tunisie : L'écosystème entrepreneurial tunisien a connu une croissance importante depuis 2011, avec l'émergence de nombreux espaces de coworking, incubateurs et fonds d'investissement. Le défi reste l'accès au financement de croissance et l'ouverture vers les marchés internationaux.
Au Sénégal : Dakar s'impose comme un hub entrepreneurial majeur en Afrique de l'Ouest, avec une forte dynamique dans le digital et les services. L'écosystème bénéficie d'un environnement politique stable et d'une position géographique stratégique.
Conclusion : un travail de longue haleine
Structurer un écosystème entrepreneurial performant ne se fait pas en quelques mois. C'est un travail de longue haleine qui nécessite la coordination de multiples acteurs, des investissements soutenus, et surtout, une vision claire et partagée.
Mais les résultats en valent la peine : des entreprises qui créent de l'emploi, de l'innovation qui résout des problèmes locaux, et une dynamique économique qui profite à toute la société.

Moez Ammar
Ancien directeur du Hammamet Valley Hub. Expert en structuration d'écosystèmes entrepreneuriaux en Afrique.
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